jeudi 18 février 2016

Hookup culture et porno


Le porno a sauvé ma vie. Pendant toutes ces années de solitude et de terreur à cause du sida, le porno m'a permis d'avoir accès à une sexualité par procuration, ce qui est le plus important service que ce média offre à des centaines de millions de personnes tous les jours, à n'importe quel moment. Quand le sexe faisait défaut, quand il était synonyme de mort et de maladies, quand on avait surtout peur de transmettre le virus (c'était mon cas), il y avait toujours cette option, finalement inoffensive, qui nous reliait à des fantasmes qui restaient réels dans notre imagination. Être témoin de ce que les gens font, comme dans n'importe quel domaine de création culturelle, était une manière de rester vivant, de garder le contact avec le corps des autres, leur beauté, leur attirance. Pour une fois, le sexe pouvait être vu sous un angle généalogique, avec une évolution illustrée des pratiques, des looks, des différents pays. En l'espace d'un demi-siècle, j'ai été témoin de l'évolution du porno. Au début une production marginale et souvent underground pour devenir ce qu'il est aujourd'hui : un media aussi important que la musique ou le sport.

Le sexe de l'après sida
Trente ans après l'apparition du virus du sida, les options thérapeutiques VIH sont si efficaces que la peur de la sexualité est redevenue à un nadir qui rappelle ce qui s'est passé chez les gays à la fin des années 70 et surtout le début des années 80. Une redécouverte du sexe, en inventant de nouvelles manières de se rencontrer (backrooms, sex clubs, etc.). Le débat sur le bareback a duré 15 ans et il est désormais épuisé. Avec La PreP, la prévention VIH dispose aujourd'hui d'un traitement préventif plus efficace qu'un vaccin toujours hypothétique. Depuis quelques années, le retour à une sexualité sans crainte est général, chez les gays mais aussi chez les hétéros. La très grande majorité d'entre eux n'est sûrement pas au courant des dernières avancées médicales, l'information sur le sida est à son plus bas niveau, le déni persiste mais globalement tout le monde est conscient que le sida, dans les pays occidentaux, est un problème "réglé".

La hookup culture, inventée par les jeunes
Ce changement de paradigme sexuel dans la société accompagne ce que l'on appelle la hookup culture, un phénomène très présent dans les universités américaines où les rencontres sans lendemain, spontanées, "au feeling", sont presque devenues la norme. 90% des étudiants américains pensent que la vie sur le campus est dominée par cette tendance, développée lors des vacances de Spring Break et surtout grâce à l'usage du téléphone portable et du sexting. Tout est enregistré, diffusé sans anonymat, avec les noms des participants. Dans les vidéos gays, on voit des kids de 18 ans faire de l'abattage dans leurs chambres de campus, ce qui n'existait absolument pas il y a encore une décennie. Ils ont réinventé la backroom. La hookup culture est le signe d'un abandon sans précédent de la pudeur et les jeunes révèlent leur anatomie et leurs tatouages sur Twitter et Tumblr, les réseaux sociaux sans censure qui autorisent la nudité (contrairement à Facebook). L'usage banalisé des drogues est aussi un facteur important. Le Viagra est consommé hors de sa population d'âge initiale. Des nouvelles drogues de synthèse spécifiquement liées au sexe sont désormais disponibles via Internet. On a parlé de révolution sexuelle dans les années 60 et 70 mais le XXIème siècle est celui d'une révolution du sexe qui semble prolonger celle qui a commencé il y a un demi siècle.

Les jeunes sont beaucoup plus précoces que leurs aînés dans leurs pratiques. Ils utilisent fréquemment les sex toys et rejouent les scènes de porno qu'ils regardent sur leurs portables. Certains, à 25 ans, disent avoir déjà tout fait et se demandent comment leur sexualité évoluera dans le temps puisque de nombreux fantasmes sont déjà réalisés - et parfois déjà usés. Le porno est un des domaines qui expliquent et illustrent ce qui se passe dans la sexualité de nos sociétés. La production ne cesse de se développer dans des pays qui n'étaient pas connus pour être des sources de niches érotiques comme l'Argentine, la Colombie, la Turquie - et on n'a encore rien vu de la Chine et de l'Inde... D'autres pays leaders comme les Etats-Unis, l'Allemagne, l'Angleterre et l'Espagne produisent l'avant-garde du porno hardcore. Ce livre est donc un essai, avec de nombreuses références et liens hypertexte, qui explique en quoi le porno change la sexualité moderne, tout en respectant (même par la contradiction) les théories féministes qui s'y opposent.

Le porno est politique
J'ai déjà beaucoup écrit sur le porno. Gay surtout, mais souvent en mettant en perspective ce qui se passe chez les gays et les hétérosexuels. Dès le début de la création de Têtu, en 1995, nous avons décidé que ce média gay et lesbien devait parler du porno d'une manière à la fois positive et encyclopédique. Ensuite, j'ai compris que ce que j'écrivais devait être encore plus franc, direct, et c'est pourquoi j'ai créé mon propre site en 2008 qui possède l'intégralité des textes écrits sur le sexe. De la décoration intérieure jusqu'à la notion du temps dans le X, je me suis amusé à raconter ce que je voyais. Et j'ai vite réalisé que ces textes étaient les plus lus. L'étape suivante fut de proposer des textes sur le X pour des medias généralistes comme Vice, Slate ou Brain. J'étais étonné de constater que les rédacteurs en chef de ces médias, hommes ou femmes, étaient très encourageants. J'ai compris que les hétéros avaient fait d'énormes efforts depuis une décennie. L'homophobie n'était plus la même. Le bro love, qui désigne une amitié poussée entre hommes, pendant les binges d'alcool ou de MDMA, a banalisé la nudité, la promiscuité, la rigolade "sans tabou".

La fin du séparatisme gay / hétéro
C'est à ce moment qu'il m'a semblé évident qu'une jonction était en train de se former entre le sexe gay et le sexe hétéro. Là où persistait une gêne mutuelle, sinon un dégoût, apparaissait une curiosité réciproque avec des pratiques de plus en plus généralisées, comme le fist, comment se doucher avant une pénétration anale (pour les filles) et d'autres conseils sur le mode de l'humour comme : sucer à fond, faire des biffles. Le débat sur le mariage gay dans de nombreux pays a encouragé ce rapprochement entre les sexualités. Tous les thèmes qui étaient réservés à la culture gay il y a encore dix ans se trouvent aujourd'hui diffusés par les médias hétéros qui aiment parler de la signification du gay for pay, des looks modernes (tattoos, pilosité, barbes). Tout ceci encourage une mixité de plus en plus importante des identités gays, hétéros, bi, trans, voulue par une jeune génération qui est désormais leader en ce qui concerne les pratiques sexuelles. Les jeunes, gays ou hétéros, pratiquent le fist dès 20 ans, quelque chose qui n'existait absolument pas il y a 25 ans. La commercialisation des sex toys y est pour quelque chose mais des phénomènes de masse sont apparus ex nihilo comme ces partouzes que les jeunes anglais organisent en rentrant du lycée, chez eux, avant que leurs parents rentrent à la maison. Tout est fait par texto. L'influence de Craigslist dans les rencontres rapides aux Etats-Unis est telle qu'elle a des répercutions épidémiologiques dans la diffusion de certainesIST. Craigslist a imposé l'idée banale que l'on peut négocier du sexe comme on négocie n'importe quoi sur AuBonCoin. Certains hommes baisent avec des partenaires pour se faire de l'argent de poche afin de s'acheter des cigarettes. C'est une prostitution locale, banalisée, avec une notion de troc élargie à son paroxysme. C'est  la hookup culture, le fait de baiser tout de suite et sans engagement, filles et garçons, un phénomène absolument nouveau dans cette tranche d'âge.

La révolution des applications de drague
Cette idée de sexe sans engagement a longtemps été le privilège des gays mais aujourd'hui, les hétéros baisent comme les gays d'il y a 30 ans. Les applications de rencontre style Grindr semblaient impossibles à transposer chez les hétéros, elles sont désormais disponibles. Tinder permet de mélanger gays et hétéros, ce qui ne s'est jamais fait auparavant. D'autres applications permettent la drague d'une fille qu'on vient de croiser dans la rue. Le portable est devenu une interface qui rend la drague moins agressive, moins physique. Les filles revendiquent de plus en plus une position dominante dans la drague : elles définissent les critères du désir, de la position sociale et comment cela doit se passer. Les adolescents considèrent que le sexe n'engage pas forcément une relation. La hookup culture est donc une étape importante dans l'émancipation des femmes au moment de choisir leurs partenaires. Quand on regarde sur Google, une grande partie des magazines internationaux a déjà écrit sur ce phénomène mais il reste un livre qui recenserait ce qui se passe et comment cette révolution est en train d'affecter les codes de la rencontre.

L'angoisse des parents n'y peut rien
Le porno est aussi majeur que la musique ou le sport parce qu'il appartient désormais à ces sujets dont tout le monde parle, hommes ou femmes. Il est le dessus de l'iceberg qui permet d'utiliser le sexe comme un sujet d'humour et de provocation (le thème principal des stand-up comedians et des films d'ados). Il est la source des inquiétudes des parents et des médias, il est au centre des questions sur l'évolution des mœurs et des sentiments, il est un élément fondamental d'identité et d'éducation sexuelle. Même si on refuse d'en regarder (il y a quand même beaucoup de personnes que cela n'intéresse pas), le porno illustre et modifie nos désirs. Il les anticipe et les développe, il crée des niches érotiques là où, souvent, il n'y avait rien. Dans la grande discussion politique sur le porno, son influence sur les jeunes et la sexualité des femmes imposée par les hommes, son impact sur les applications de rencontre, le porno est vu comme un danger de société. Il touche à des débats très modernes sur la prostitution, le travail du sexe, la promiscuité sexuelle, les abus sur les mineurs, le tourisme sexuel, une éducation sexuelle toujours tristement en retard. Le sexe fait évoluer la société trop rapidement selon une grande partie de la population. Les tabous subsistent dans les familles et à l'école.

Le 21ème siècle est donc celui du porno. À cause ou grâce à Internet, sa diffusion n'a plus de limite. Ce qui était rare il y a encore vingt ans est devenu visible par tous. À partir du tronc commun de la sexualité basique, une multitude de fétichismes a été créée avec des significations profondes, tribales. Nos désirs sont le résultat d'une hiérarchie d'images, belles ou traumatisantes, exactement comme le cinéma influence notre culture à partir de son histoire. Personne ne s'étonne que le 7ème art soit analysé d'une manière érudite, encyclopédique. Le porno est arrivé à un niveau de sophistication et d'influence mondiale qui permet aussi de le présenter comme un mouvement culturel à part.

Un sujet littéraire vierge
En 2015, la sexualité reste le sujet caché de notre culture. Pourtant, quand un article est publié sur le sujet, même avec un angle pointu, il peut devenir un objet mainstream. Les grands journaux abordent régulièrement ces sujets parce qu'ils sont le reflet de ce qui est réel et intime. Le sexe fait vendre mais le sexe reste toujours aussi mal décrit. Il fait encore peur et peu s'aventurent, à visage découvert, dans un vrai traitement du sujet. Même à travers les blogs, peu en discutent ouvertement. Relativement peu de films, de livres, encore moins d'expositions et de travaux sociologiques. On demande à l'auteur de garder ses distances, de ne pas trop se révéler. Et il est difficile de trouver le bon équilibre entre ce qui est privé et scandaleux. C'est un domaine où l'écriture à la première personne est obligée, sinon la crédibilité en souffre. On ne peut pas parler du porno dans un esprit d'anthropologie participative polie. Parler du porno engage la personne car la masturbation est obligatoirement un passage naturel, partagé presque quotidiennement par tout le monde. C'est un rite intime, auto-suffisant, que l'on peut même d'écrire comme hygiénique au niveau mental. C'est l'activité sexuelle la moins dangereuse pour soi et pour les autres. Et qui se répète de l'adolescence à la vieillesse, ce qui lui donne une valeur quasi existentielle. Je dis souvent que le porno, c'est ce qu'on regarde quand on est libre de regarder ce que l'on veut. C'est aussi ce que l'on fait quand on est seul. C'est ce que l'on regarde quand on n'a pas les moyens, ou le courage, de la prostitution. C'est une occupation qui n'a pas de concurrence dans la vie amoureuse. Même lors de mes plus belles histoires d'amour, je me suis toujours branlé et je l'ai toujours dit à mes partenaires.

Le sexe comme illustration du melting pot ethnique
C'est ce qui rend le porno si universel. On peut regarder un film porno japonais en France, un film porno brésilien en Afrique, un film porno berlinois en Californie. Tous les pays et toutes les origines ethniques sont désormais représentées dans les plateformes de téléchargement. Pour moi, le porno est l'ultime outil contre le racisme puisqu'il nous fait découvrir des hommes de toutes les origines et de tous les âges. La place des arabes dans le X est un phénomène relativement récent. On les entend parler, on découvre des manières de faire l'amour qui ont des spécificités locales, nationales. Par exemple, ces films sont un moteur de rapprochement inter générationnel qui n'a jamais été aussi assumé que de nos jours. Ce n'est pas seulement les Cougars et les daddies, le mélange des générations est un autre signe de la pénétration domestique de la hookup culture. La curiosité motive les jeunes et facilite les échanges. Sans lui, les préjugés culturels existeraient toujours et on doit considérer le porno comme un vecteur important de changement dans nos sociétés qui montrent par ailleurs tant de signes de blocages politiques ou causés par les crises qui effraient notre époque.

À la limite, le sexe est une des rares ré-inventations d'un monde bouleversé par sa jeunesse. Après avoir travaillé plus de 15 ans sur la prévention du sida, ce qui m'a enfermé dans un rôle de lanceur d'alerte, j'étais impatient de commencer un livre qui me réconcilierait avec la sexualité, d'une manière positive et moderne. Je viens de recevoir le refus de l'éditeur que j'avais choisi. Je cherche un autre éditeur qui y verrait, lui, une "viabilité commerciale". Spread the word.

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Salut,


J'ai adoré votre texte.
J'ai passé le mois de juillet à lire des bouquins d'anticipation, des références, genre:
Un bonheur insoutenable, d'Ira Levin.
Le meilleur des mondes, d'Aldoux Huxley
Un truc m'a frappé dans ces bouquins (et dans 1984 d'Orwell aussi, il me semble, mais ça fait un bail): le sexe y est toujours décrit comme ultra banalisé, débarrassé de tous les tabous. Et en même temps, il est une constituante essentielle dans l'asservissement de la population des mondes autoritaires qui sont décrits.
J'avais déjà eu la réflexion en le lisant et je ne peux m'empêcher de faire le parallèle avec ce que vous décrivez dans votre article.
C'est étrange de voir comment, au siècle dernier, l'idée d'une libération sexuelle ultime incarnait en fait la quintessence du totalitarisme déguisé.
Bon bref, je dois emmener ma mère prendre un train, pas le temps d'en écrire plus, vous voyez où je veux en venir (peut-être...)...
Que pensez-vous de tout ça? Je suis un peu paumé, pour ma part...
mriehen@laposte.net