jeudi 12 octobre 2017

Tour de France



Le moins qu'on puisse dire, c'est que  depuis plus de 4 mois j'ai fait la promo de "120BPM". Pendant les débats, je me présente des fois comme l'homme à tout faire du plan média, le PR non-officiel, la fille facile qui répond toujours aux interviews. J'y ai beaucoup réfléchi, surtout au début, après Cannes, quand j'ai vu ce buzz arriver et que la première réaction a été de tout refuser par réflexe de protection. Et puis, il y a quelque chose avec le cinéma, c'est une industrie effrayante qui s'infiltre par tous les petits trous et quand on est sur FB, Twitter, Tumblr et le reste, ce sont finalement des gouffres aussi grands que celui de Padirac (souvenir d'enfance). Alors j'y suis allé parce que j'aimais trop le film et que les producteurs étaient sympas, ce qui n'est pas toujours le cas, surtout en France. Je  considère que c'est mon boulot d'expliquer au public le contexte de ce film. J'ai pris mon petit sac et j'ai passé pas mal de temps dans le train, allant là où on me demandait, imaginant que je rencontrerais au passage un homme pour une nuit ou plus. Rassurez-vous, il ne s'est rien passé, c'est toujours pareil.

D'abord il y a eu Saint-Étienne parce que Robin Campillo était là avec Arnaud Valois que je rencontrais pour la première fois.  Réservé, pas distant mais pas assez proche non plus, ce que je comprends tout à fait, j'étais content de le voir et il y avait Franck de Mémento que j'apprenais à connaître - un homme drôle et attentionné, toujours une bonne combinaison. J'étais dans une ville que j'aime, dormant pour la première fois dans le nouvel appartement de Rodolphe et son mari Stéphane, encombré de boîtes à rythme, d'instruments de musique et tout un bordel de dudes. Et deux chats.

La salle était remplie, il y a eu deux projections simultanées je crois et j'ai revu "120BPM" pour la seconde fois après Cannes, assis au premier rang (vraiment trop près de l'écran) avec Rodolphe à qui j'ai tenu la main pendant tout le film. Pas pour le réconforter, il est assez costaud pour ça mais juste parce j'en avais envie et ça me rappelait quand on était ensemble. Le débat avec Campillo et Arnaud fut bien, j'ai compris qu'avec Robin on faisait un bon tandem, lui abordant les aspects techniques et politiques du film et moi faisant le clown comme d'habitude. A un moment, Robin a dit un truc qui m'a désarçonné, ma voix lui rappelait celle de Jean-Luc Godard et j'ai compris ce qu'il voulait dire, cette diction parfois traînante, cet accent dont on ne sait pas d'où il vient, une manière de parler sans bullshit. Godard du sida, ça sonne bien.
Après le film, personne ne voulait vraiment partir. On est restés une vingtaine au bar du cinéma, un endroit sympa avec un barman gentil et un assemblage d'amis de Rodolphe et de jeunes queers du coin tous intéressants, très dans une approche politique et précaire des sujets gays. La journaliste du Nouvel Obs qui m'accompagnait regardait ça avec gourmandise, une discussion entre les jeunes et l'ancien. 
Ensuite on est rentrés à l'appartement de Stéphane et Rodolphe, ce dernier mettant de bons disques mais un poil trop fort et une nouvelle discussion avec Dominique Thévenot, un daddy que j'adore qui a tout fait et tout connu, quelqu'un que je mets proche de Nikos Karolas d'Athènes, ces gays juste un peu plus âgés qui ont toujours des histoires magnifiques à raconter.

Je n'ai pas fait les grandes avant-premières à Paris à part celle du cinéma des Lilas car je me trouvais déjà dans une impression de débordement. Comme je disais plus haut, la puissance de la promotion du cinéma n'a rien à voir avec ce que je connais, et god knows que j'ai contribué à des buzz importants dans le passé. J'ai refusé trop vite les premières invitations de Bordeaux et d'autres villes, pourtant avec qui j'avais des liens associatifs sincères. Pareil pour le festival de Douarnenez et le grand festival de formation d'Alternatiba : j'ai  raté de belles occasions de me trouver entouré de jolis hétéros écolos qui sont au cœur d'un de mes plus grands fantasmes sexuels. Et puis mon déménagement n'était pas terminé, il y avait des choses dans la maison à jeter ou à vendre, bref j'avais le sentiment de ne pas pouvoir tout faire.

Présenter un film et mener un débat ensuite est relativement facile. Le film est en vedette, c'est lui que le public vient voir donc on a une position de retrait. Mais quand le film est si émotif, on ne présente pas seulement le cadre d'une œuvre, on l'accompagne. "120BPM" se termine par un long générique silencieux qui aggrave la claque reçue pendant la dernière demi-heure et il faut savoir retourner ce choc en blaguant avec le public. "Ça va, vous avez pas trop morflé?" est une manière simple et attentive de dire " OK, je vais essayer de vous aider" et les questions se libèrent plus facilement. Chaque ville et chaque cinéma sont différents et pour moi, habitué depuis des années à des débats associatifs où j'attire un maximum de 50 personnes, être confronté à des salles pleines est une manière excitante de faire un show. Je commence toujours par des notes amusantes pour finir avec le bazooka. Je considère que si le public reste jusqu'à la fin du débat, même s'il a raté un dîner à cause du film qui dure 2h20, il est mûr pour un message fort. C'est à la base des appels à la révolte ou, au moins, à la riposte.

Dès les premières projections, j'ai réalisé ce que j'ai dénoncé sur FB, il y a relativement peu de gays à ces projections. On a beau dire que les avant-premières de l'été ont attiré beaucoup de gays et que dès la commercialisation du film, ils étaient nombreux dans les salles. Mais je sais reconnaître quand les gays regardent ailleurs, j'en ai fait une spécialité de ma carrière. Quand j'arrive dans une grande ville avec une foule de mecs sur les apps de drague locales, je vois une démographie d'homosexuels qui n'a pas du tout envie de participer à un débat sur un film qui est en train de devenir un phénomène culturel. Même parmi ceux que je connais, il y a encore plein de gays qui ne sont pas allés voir "120BPM" par crainte d'être confronté à des traumatismes. Ou par pure flemmardise. Il est donc intéressant de noter que lorsqu'un film réalisé par un gay avec une équipe d'acteurs remplie de gays affirmés sur un sujet éminemment gay devient un événement, une partie non négligeable des gays n'y va pas. Et je suis le seul à pouvoir donner un tel avis car j'ai traversé la France en plusieurs directions et le constat est le même partout. Le public est largement formé de femmes de tous les âges, de jeunes, et une petite minorité de gays, rarement dans la trentaine. Je peux les reconnaître, je regarde le public droit dans les yeux.

Bayonne
C'est ma ville préférée en France (je ne connais encore pas assez bien Marseille mais ça va changer). Bayonne a le don de me remuer, à chaque fois c'est un voyage spirituel. Txetx m'attend à la gare et comme d'habitude, tout est déjà prêt quand j'arrive. Plusieurs interviews avec des médias Basques, un grand papier dans Sud-Ouest où on fait notre coming-out de "frères militants" et le plaisir de voir tous ces hommes magnifiques dans le vieux Bayonne. Dès mon arrivée, direction le cinéma Atalante où deux projections de "120BPM" sont programmées à la suite dans une salle surchauffée. Il y a Jon Palais de Bizi et le président de l'association LGBT basque Bascos qui m'accompagnent en introduction du film et pour le débat. Pendant la projection, pas un moment de répit : signature de livres, interviews, je commence à avoir la tête qui tourne et puis je revois des amis pas vus depuis longtemps, Peio et Frédéric Forsans, ces hommes hétéros que j'adore avec qui je me sens si proche. Au second débat, je suis moins bon, je commence à fatiguer car le voyage en train du matin commence à se faire sentir. Il y a un couscous délicieux qu'on mange à table sur le trottoir avec l'équipe du cinéma à qui je raconte les potins du film à Cannes. Je dors dans l'appartement de Txetx où un nouveau matelas m'attend dans la chambre d'amis.
Le lendemain, interview à la librairie Elkar, signature de quelques livres, on m'offre un livre sur Ramiro Arrue, mon peintre basque préféré. L'après-midi, réunion de travail avec Bizi sur la stratégie de l'association. Je m'enfonce de plus en plus dans l'ambiance basque.

Le lendemain, direction Pau dans le van increvable de Txetx. Au volant, il me lit des extraits du Guide du pèlerin de Saint Jacques de Compostelle (XIIème siècle) qui décrit le peuple basque comme le pire des obstacles sur le chemin du pèlérinage. Les Basques sont vus comme le plus barbare des peuples, sale, obscène, violent, sans culture, vivant comme des animaux et ça nous fait rire. Je demande à Txetx de ne pas prendre l'autoroute vers Pau mais plutôt la nationale pour voir la campagne car j'ai aussi une affection pour le Béarn (on passe pas loin de Salies-de-Béarn où j'avais passé quelques jours dans la maison de Jacques Renaud et sa femme avec Robert dans les années 90).    
A Pau je suis accueilli au Méliès par l'équipe du cinéma et Matthieu Lamarque avec qui je m'entends instantanément. Et puis il y a mon amie Solange, fille de Pau, peut-être ma première fan féminine, une femme qui me suit depuis des années et que j'aime énormément, qui a le même accent des Landes que Jean-Marc Arnaudé qui ne me parle plus depuis dix ans. Cette fois-ci, je lui ai apporté un sac de noix de mon jardin car la dernière fois, elle était venue avec des cadeaux. Sachant que je ne voulais pas me trimbaler des objets encombrants, elle m'apporte un joli petit aimant en métal,  c'est le genre de folk art que j'adore. Les gens m'offrent des cadeaux, c'est nouveau, et ça me déstabilise. Je ne sais pas quoi dire. La salle du Méliès est remplie, c'est un beau cinéma et le débat après la projection est formidable. À deux reprises, je suis au bord des larmes en parlant des migrants et en faisant le lien avec la crise du sida qu'on a connue. Sur le chemin du retour, sur l'autoroute dans la nuit, on écoute de la musique et Txetx me raconte ses histoires de baston indépendantiste quand il était jeune. De retour chez lui, avec une bière, je lui fais découvrir le clip de "Rapper's Delight" qu'il n'avait jamais vu alors que c'était un des 2 morceaux de défouloir total sur lequel ses amis et lui dansaient comme des dingues après les manifs d'affrontement massif.

Dans mon lit, tout d'un coup, enfin seul, je sens les larmes qui coulent et je ne peux pas m'empêcher de pleurer. Depuis la sortie commerciale du film, je reçois sans cesse des messages sur Messenger des gens qui sortent du film et qui ont besoin de dire à quel point ils ont été remués. Des gens que je connais mais surtout des gens que je ne connais pas. Je suis obligé de faire un post sur FB pour leur demander gentiment de m'envoyer moins de messages. Un mois après Cannes, c'est le moment de la décompression, je prends conscience du raz de marée émotionnel qui me tombe dessus. La beauté des hommes basques de Bilbao que je vois sur Tinder fait le reste. Je suis sur un volcan émotionnel et je suis seul.
Comme je suis fragile, Malika m'amène l'après-midi à la plage de Bayonne. On s'aime beaucoup depuis des années, on parle souvent de l'Algérie et de politique, elle me montre une photo de son fils qui vit à Paris. Arrivé sur la plage, je vais directement à l'eau, je ne suis pas allé à la mer de tout l'été et tout va tout de suite mieux. La mer me recale, me rassure. Chaque voyage au Pays Basque a le don de me transformer, tous les gens que je rencontre me font du bien, si je ne vivais pas là où je suis c'est vraiment l'endroit où j'aimerais finir mes jours. Je suis nourri par les discussions avec tout le monde, c'est un bain culturel, politique et érotique. J'y trouve la camaraderie entre hétéros et gays que j'aime tellement.

Ces derniers jours se terminent avec un défi personnel : il faut vite remonter à Paris pour le 28 Minutes de Arte avec Philippe Mangeot. C'est la seule télé que j'accepte de faire et je suis très tendu. Mais les retrouvailles avec Philippe que je n'ai pas vu depuis Cannes sont joyeuses. Dans la loge, j'ai préparé les sujets que je veux aborder mais je finis par comprendre que nous n'aurons que quelques minutes à l'antenne. Je n'aurai pas le temps d'exposer mon point. Tant pis, je me laisse faire et Philippe parle beaucoup, il rentre de vacances et il est plein d'énergie. Je suis content d'être avec lui même si je n'ai pas pu dire ce que je voulais. 
Tout de suite après, j'enchaîne et je retrouve ma bande d'amis au Louxor pour voir le film. L'idée était d'aller à une séance normale, sans tralala ou avant première, juste pour passer un quality moment ensemble. Il y a Alice et Thomas, Mustapha et son mari, Jean Christophe, Jean-Luc, Isabelle Meda et Frédéric Gibout que je n'ai pas vus depuis longtemps, il y a aussi Simon Collet et Stéphane Trieulet. A la fin du film, deux femmes en pleurs restent dans la salle dont une vraiment bouleversée que je réconforte d'un geste sur l'épaule. C'est la troisième fois que je vois le film et il me fait toujours de l'effet. Maintenant je me focalise sur des tout petits détails. Je commence à dire à tout le monde qu'il faut le voir deux fois en fait. La première pour absorber le choc, la seconde pour la beauté de l'ensemble. On passe une bonne soirée chez Alice.

Saint-Denis
Particulièrement heureux de faire une projection dans cette ville que j'aime par sa mixité et son dynamisme. Lors de la signature à la librairie Folies d'Encre, je fais un speech parfait, je suis en forme, il y a beaucoup de monde, beaucoup de femmes. Au cinéma Le Grand Ecran,  je suis accompagné du président d'Aides Île-de-France et de Madjid Messaoudene, conseiller municipal de la ville. Bon débat où le sujet principal tourne autour de la tolérance entre les différentes communautés. Je commence à découvrir des directeurs de salles de cinéma qui m'impressionnent par leur gentillesse et leur générosité. Je voudrais que ça dure plus longtemps.

Caen
Quelques jours plus tard, retour à Caen et cette fois l'université a fait les choses en grand. 650 personnes, je n'ai jamais vu une telle queue pour voir le film. C'est à partir de Caen que je remarque que le public évolue. Quelques notables, pas mal de lesbiennes, beaucoup de jeunes, très peu de gays alors que le débat est organisé avec le centre LGBT de la ville. En terme de foule, Caen est le sommet de cette tournée, j'ai rarement eu l'occasion de parler à autant de personnes d'un coup. Il y a quand même beaucoup de monde qui part à la fin du film, mais c'est tout à fait normal. Tout se passe bien, je rentre chez moi le lendemain content et inspiré.

Mâcon
Quand je prends le train vers Lyon ou Mâcon, je suis toujours émerveillé par les paysages que le TGV traverse à grande vitesse. C'est pratiquement l'endroit de la France que j'aime le plus regarder, j'aime ses grandes vallées et ses immenses prairies saupoudrées de vaches blanches, on dirait que la laideur de l'agriculture moderne n'a pas envahi cette région. En arrivant à Mâcon, le relief se plie et se contracte, les vignes sont superbes et je suis encore attendu par un autre directeur de cinéma adorable. La salle n'est pas remplie mais ce n'est pas grave, parler avec peu de personnes, c'est mon boulot de berger. Le soir, je dors dans un hôtel un peu trop chic, du coup le matin je me trompe de gare mais j'arrive à temps à Montpellier où je rencontre un autre directeur de salle de cinéma formidable, c'est vraiment une série.

Montpellier
C'est une ville que je connais bien, une partie de ma famille y habite mais mes tantes sont trop âgées pour venir voir un film pareil, d'ailleurs je ne leur ai pas dit que j'étais en ville. Au cinéma Utopia, je retrouve Patrick Cardon, toujours pareil, drôle, grande dame, Hussein Bourgi, Jesse Hultberg et son mari. Il y a deux projections simultanées car il y a trop de monde. Le débat est super dans une salle où, pour la première fois, une partie du public ne part pas à la fin du film. Montpellier signe le changement démographique du public : désormais, comme à Caen, c'est une majorité de jeunes qui viennent. Ils ont compris, à travers les médias et le bouche à oreille, que ce film est fait pour eux. À chaque fois, le sujet de l'éducation sexuelle revient, toujours plus insistant. Les jeunes sont furieux de voir que l'enseignement sexuel est si mal fait dans les collèges et les facs et je les encourage à s'organiser localement, lycée après lycée, sur Facebook et ailleurs, pour contrer l'influence de Sens Commun qui s'oppose à l'éducation sexuelle.  On sent cette génération bourdonner, pleine d'envies et de frustration. Un haut niveau de communication dans la salle.

Paris
Invité aux rencontres Fnac à l'espace des Blancs Manteaux, je me retrouve à signer des livres mais c'est surtout le débat avec Robin Campillo qui me fait plaisir. Parler avec lui est une récompense, on raconte des histoires drôles sur Act Up et sur le film, j'adore tout chez lui que je n'ai pas vu depuis Saint-Etienne et désormais le film est un blockbuster. On a alors dépassé le cap du demi-million d'entrées. Il y a aussi Franck de Mémento et à la fin on décide d'aller prendre un verre au Cox où je n'ai pas mis les pieds depuis longtemps, la dernière fois c'était avec Rodolphe mais j'en suis pas sûr, ça doit remonter à plus longtemps encore. Rodrigue est super content de nous voir. J'en profite pour poser des questions sur le film à Robin que je n'osais pas poser avant, comme, c'est quoi l'histoire de ce garçon dans la scène du zap au lycée? Pourquoi le voit-t-on si bien dès le début de la scène et jusqu'à la fin?  Et puis pourquoi Boston est mentionné au moment de la cassette de musique? Il ne s'est pourtant rien passé dans le coin au niveau de la House ou de la techno! Est-ce que je peux l'accompagner à Londres pour faire venir Jimmy Somerville ou à New York pour essayer de faire traduire mon livre sur Act Up? Le Cox est toujours pareil, on passe un bon moment, tout le monde est gentil. Je rentre seul à l'hôtel, épuisé.

Fontenay sous Bois
Quelques jours plus tard, Université populaire de Fontenay sous bois, invité avec Alice Rivières du collectif DingDingDong qui travaille sur la maladie d'Huntington pour parler de l'impact des malades dans la recherche et les soins. Une cinquantaine de personnes seulement mais un accueil adorable de la part de tout le monde. Ludovic Bouchet est venu avec sa femme, c'est une joie de les revoir tous les deux, je reste longtemps à discuter. 
Le lendemain, journée chargée avec déjeuner avec Ian Brossat, puis rendez-vous à la mairie de Paris sur le projet des archives LGBT sida, puis signature pour les Mots à la Bouche à la mairie du IVème arrondissement avec Christophe Girard. Plus de 200 personnes, Marc Endeweld sourit du fond de la salle, il connaît mon discours par cœur, il y a des amis, des anciens d'Act Up et les nouveaux et il y a tellement de livres à signer que j'en ai le tournis. Beaucoup de messages d'affection de la part d'inconnus et puis ces lectrices fans qui me suivent sur Facebook ou Twitter et que je rencontre pour la première fois. Ça ne m'était pas arrivé avant, ça doit être le signe d'un tournant littéraire, je vois désormais que mon cœur de lecteurs n'est plus dans le milieu gay mais dans le lectorat féminin. 

Nantes
A Montpelier, dans la salle, il y avait aussi Pr Jacques Reynes que je connaissais à travers les réunions de l'AC5 à l'ANRS. Pendant ces années de travail avec les chercheurs, j'ai découvert cette génération de médecins qui ont fait bouger les soins et la recherche en province. Je sais que c'est mon pragmatisme qui les séduit, ils se plaignent de la lourdeur du système des COREVIH que j'ai toujours considéré comme une usine à gaz mais mon point est : dans l'immense unanimité médiatique sur "120BPM", pas un seul article à abordé un angle médical. Le milieu associatif a bien sûr bénéficié de toutes les louanges mais on a oublié de rappeler à quel point nos vies de séropositifs ont été sauvées par un corps médical exemplaire. Que serais-je devenu sans certaines infirmières à Rothschild, sans ma dentiste, sans mon ophtalmo, toutes ces femmes qui ont été les premières à monter au créneau? Alice a été la première à me le dire, je devrais faire un article sur le sujet. 
 Nantes, j'arrive devant une salle comble de 350 étudiants en médecine et le débat est mené avec Pr Raffi du CHU de la ville, un hôpital qui a été leader dans le développement des antiprotéases et du VIH en général. Raffi était aussi à l'AC5, on a pratiquement le même âge, je l'aime beaucoup, et le débat est rapide, avec un public qui, encore une fois, reste après le film pour discuter. Tout l'échange sur le médical est intense, ce qui me change des rencontres précédentes. Il y a plein de beaux mecs. 
Apres on va prendre un verre avec les étudiants qui ont organisé la rencontre. Il est 1h du matin, il fait doux, les jeunes sont dans la rue à boire et draguer à côté de l'hôpital, j'aime vraiment beaucoup cette ville. Pas un seul gay identifiable au cinéma. Le matin, je dois me lever tôt pour prendre le train et j'oublie les billets dans la chambre de l'hôtel, presque trop luxueuse encore une fois.

Angers
Sur le chemin, je réalise que c'est mon dernier voyage autour du film. Finalement, je n'ai pas fait tant de villes que ça mais ça m'a pris beaucoup de temps et beaucoup d'énergie. Stéphane Corbin m'attend à la gare et il a tout organisé pour moi. C'est un des rares militants LGBT en qui j'ai confiance, on est d'accord sur tout. Si le mouvement LGBT était dirigé par des personnes comme lui, on aurait déjà obtenu ce qu'on nous refuse depuis des années. La salle est remplie, ce qui est un exploit alors que le film est sorti depuis plus d'un mois maintenant mais les représentants de Aides ont visiblement oublié de venir, ce qui dit tout vraiment. Désormais, à chaque rencontre, je martèle que Aides ne fait pas son travail en direction des migrants alors que c'est normalement leur prérogative : dépistage de personnes marginalisées, écoute, information, remontée des infos du terrain. Je suppose qu'ils attendent des "budgets fléchés" pour faire leur boulot. Malgré tout, la fatigue est réelle lors du débat, je ne suis pas aussi bon que d'habitude, et puis je suis toujours moins à l'aise quand je suis filmé.

Je suis bien sûr conscient que les grandes villes n'ont pas été celles que j'ai visitées. Ces grandes villes ont eu la présence de Campillo. Mon travail était d'accompagner le film pour délester Robin qui, depuis deux mois, travaille surtout sur la promotion du film à l'étranger. J'étais heureux de rencontrer tout ce monde, écouter les gens, essayer de les motiver dans l'engagement à un moment où tout le monde déserte le milieu associatif LGBT. "120BPM" et la réédition de mon livre sur Act Up m'ont réparé après des années creuses et difficiles, marquées par l'abandon de deux amis très proches qui ne me parlent plus, quelque chose qui m'a fait plus de mal, finalement, que ma solitude affective. Tout ce travail, je l'ai fait seul avec l'aide de Franck de Mémento et Cécile Gateff de Denoël mais tous ces articles, ces tribunes, c'est moi tout seul, sans agent, sans attachée de presse, sans plan media. Je construis un momentum qui se dirige vers la projection de "The Doom Troubadour", le premier docu qui me laisse parler et qui sera projeté lors du festival Chéries-Chéris de novembre dont je suis membre du jury. Mon rêve est que mon livre sur Act Up soit traduit en anglais. J'espérais aller à New York pour la première afin d'essayer de rencontrer des éditeurs mais cela ne s'est pas fait. Tchip. Je commence à en avoir vraiment marre de voir que mes amis américains ou anglais n'ont finalement rien lu de ce que j'ai écrit toute ma vie. Cela fait 17 ans que je vis avec cette injustice alors qu'une grande de partie de mon écriture est en direction du monde anglo-saxon. Chacun de mes livres a été écrit avec une ouverture vers l'étranger. C'est pour ça que je n'aime pas le monde de l'édition, je le trouve incapable, il ne cherche absolument pas à exporter ses idées. Et quand ces idées sont forcément minoritaires, c'est un fonctionnement qui rejoint d'autres fonctionnements d'isolement culturel et politique. Arriver à 60 ans et ne pas pouvoir s'adresser à l'Amérique quand toute sa vie a été nourrie par ses hommes et sa culture.  C'est une manière de vous rabaisser pour ne jamais pouvoir discuter d'égal à égal. Et ça, on sait ce que ça veut dire. 

jeudi 17 août 2017

Le feu




Il y a un an exactement, jour pour jour, j'ai accidentellement mis le feu à un hectare de sous-bois et c'est une des raisons pour lesquelles je n'ai pas écrit sur ce blog depuis longtemps. Je me considère assez précautionneux pour ne pas faire de conneries chez moi mais cette fois, I fucked up. I really fucked up. Je ne dis pas ça souvent, profitez-en. C'est une longue histoire mais elle a des cotés amusants.

Picture yourself, le 17 août 2016. C'est la canicule, même en Normandie, il n'a pas plu depuis longtemps. Je me lève et je reçois un mail qui me rappelle que je suis fauché et je suis contrarié. Pour me changer les idées, je décide d'aller nettoyer le terrain de la maison dans laquelle je vis désormais. Je me dis qu'un feu me fera du bien, depuis toujours j'ai une relation thérapeutique avec le feu, dans le jardin comme dans la maison avec la cheminée. Quand j'arrive, au lieu de me diriger vers le fond du terrain qui est un endroit toujours humide où un tas de branches m'attendait, je décide de faire un feu près de la maison, quelques broussailles, des ronces surtout. Dès le début, je fais le mauvais choix, je suis contrarié, j'ai besoin d'une satisfaction rapide sinon instantanée, je ne réfléchis pas, je fais le con. Je prépare le feu, je ratisse tout autour pour délimiter le foyer mais je ne tire pas le tuyau d'arrosage au cas où ça dégénérerait. Il est 13h, c'est une belle journée.
Ai-je mentionné que le feu donne sur le début de la forêt? Tchip. Je lance mon feu qui part bien (c'est la canicule) et en 5 minutes tout est consommé. Ça s'est bien passé. Non, en fait. Je découvre que ce terrain pierreux fourmille de cailloux qui se brisent sous l'effet de la chaleur et quelques-uns sont projetés à quelques mètres. Il y a de la mousse séchée, des feuilles mortes de houx et de chêne, des genêts. En quelques secondes, une lame de feu se forme sur le bas de la forêt. Je cours avec ma pelle, j'essaye d'éteindre les flammes qui font désormais un mètre de hauteur, je glisse sur les rochers, les flammes grandissent et s'étalent, je réalise avec stupeur que je viens de me faire déborder. Des voitures s'arrêtent sur la route, les gens appellent les pompiers et je ne peux plus rien faire, la chaleur est trop forte et le tuyau au d'arrosage est trop loin.

Les pompiers mettront 20 minutes pour arriver et j'assiste, abasourdi, à la progression lente mais soutenue du feu.  Heureusement, il n'y a pas de vent (je n'aurais pas brûlé quoi que ce soit, je suis con mais pas fou à ce point), mais l'incendie avance sans obstacle. Régulièrement, un houx s'embrase dans un bruit fracassant et les feuilles vertes claquent dans l'air, les flammes avancent dans un sous-bois envahi de ronces et de fougères Aigle, un matériau aussi volatile que la paille. A ce stade, tremblant en attendant les pompiers, je me suis mis à l'ombre, près de la voiture, la tête dans mes mains, au bord des larmes. Je suis aussi brûlé sur les jambes, les bras, les mains mais curieusement ma barbe n'a pas cramé. Je mets tout de suite sur les brûlures mon remède qui guérit tout, celui qui est toujours dans ma voiture, le baume japonais Menturm que m'a envoyé Madjid. Les voisins arrivent, ce sont des agriculteurs et la femme m'insulte tout de suite : "ça devait arriver! Nous, les agriculteurs on nous fait chier tout le temps mais ça au moins on ne le fait pas! Vous êtes en train de brûler aussi notre terrain!". Je suis étonné qu'on aborde tout de suite le désarroi de la condition paysanne mais comme je suis fils d'agriculteur, je prends bien la critique, mieux, je la confirme en admettant que je suis un gros con. Ça la calme tout de suite, son mari arrive et il est plus gentil, puis le maire du village et chaque nouvelle personne est accueillie par un mea culpa de ma part. Pour un mec qui va s'installer dans le coin, c'est la pire manière de se présenter.

Les pompiers arrivent enfin après 20 minutes qui restent un des pires moments de ces dernières années. Quand je me suis cassé la jambe il y a 5 ans, c'était effrayant mais plus fun. Les pompiers râlent, il fait une chaleur pas possible (c'est la canicule), mais ils se mettent tout de suite au travail et les lances éteignent le feu qui court aussi sur le fossé bordant la route. Le chef de gendarmerie arrive et prend le contrôle des opérations, je lui raconte tout, il me demande pourquoi je fais un feu à côté d'une maison qui ne m'appartient pas, je lui explique que je nettoie le terrain avant de m'y installer. Il me rappelle que seuls les agriculteurs ont le droit de faire un feu, ce que je savais. Comme c'est la province et que c'est la Gendarmerie, l'homme est correct, poli.
Assis sur une pierre, je regarde les pompiers travailler. Un autre camion citerne arrive, plus gros, les lances sont plus longues et les pompiers cherchent tout de suite à circonscrire le feu qui monte vers la forêt. S'il arrive à la crête, limite de mon terrain, rien ne pourra l'arrêter car il sera hors de portée des secours. Pendant deux heures, je vois arriver un troisième, un quatrième puis un cinquième camion citerne et le feu n'est pas entièrement éteint. Je n'arrête pas de trembler, je suis sous le choc. Deux journalistes de la presse locale arrivent comme des vautours, je leur raconte ce qui s'est passé en leur demandant de ne pas mettre mon nom dans l'article. Non je ne veux pas être pris en photo. Tout le monde me regarde comme si j'étais redevenu un enfant de 10 ans mais tout le monde est finalement gentil, c'est la campagne, ça arrive et surtout les gens comprennent (parce que je n'arrête pas de le dire) que je suis vraiment vraiment désolé. La voisine vient me voir et s'excuse de son emportement et je lui dis "Non, je le mérite, vous aviez raison", le maire fait venir quelqu'un pour tronçonner un arbre mort qui se consume sur pied, comme un totem calciné. Un à un, les pompiers descendent se reposer à l'ombre pensant que les autres éteignent les dernières flammes. Je demande au gendarme si je vais être inquiété. Il me répond qu'une amende est probable, il faudra venir à la gendarmerie pour faire une déposition. Super, moi qui venais me changer les idées à cause de mes problèmes de fric...

Au bout de 3 heures, le feu est calme et le gendarme s'approche de moi
"- Monsieur, je n'ai pas vu que vous étiez brûlé
- Oui je vais aller aux urgences, j'attendais de voir comment ça se passe ici
- Mais vous n'allez pas aux urgences tout seul, j'appelle le Samu tout de suite, je ne vous laisse pas partir comme ça, on dirait que vous avez des brûlures au 3ème degré"
Déjà, ma peau est boursouflée sur les jambes, les bras surtout et les genoux sont en sang parce que je me suis éraflé sur les rochers en essayant d'éteindre le départ de feu. J'ai mal mais j'ai surtout honte et mon cerveau a mis la culpabilité au premier plan. Très vite, le Samu arrive. Je prends mes affaires, monte dans le camion et je me trouve entouré d'une secouriste et de trois hommes et c'est là, forcément, que je réalise enfin la douleur physique. Le personnel est tout à fait au courant de la procédure liée à une personne séropositive : questionnaire rapide sur les traitements, le niveau de la charge virale et des CD4, etc. On me donne les premiers soins, j'entends pour la première fois "Écoutez, vous avez honte mais la maison n'a pas été inquiétée, vous n'êtes pas brûlé au visage, ce n'est qu'un bout de forêt, ça pourrait être pire". Je pense à l'espace naturel que je viens de détruire, la végétation noire, ce trou géant sur le côté de la route, recouvert de cendres. Il est 17h et je suis toujours tremblant, direction l'hôpital d'Alençon.
Je le connais bien maintenant, j'y ai découvert mes problèmes cardiaques en 2008 et c'est aussi cet hôpital qui a soigné ma jambe cassée en 2012. Sur le lit, je réalise l'étendue des brûlures. Pas joli à voir, ça fait extrêmement mal mais je suis tellement choqué par ma connerie que les premiers soins ne sont pas si douloureux, il faut surtout nettoyer les plaies et recouvrir d'une crème. Très vite, je ressemble aux danseurs momifiés du clip des Daft Punk, "Around The World". Mes jambes, mes bras et  mes mains sont recouverts de bandages. Chaque nouvelle personne qui arrive dans la chambre est accueillie par un "Je suis désolé" de ma part et ça commence à être ridicule. J'appelle mon ami et voisin Ray pour qu'il m'amène chez moi, please. Il y un truc cool avec les Anglais, même quand ils sont effrayés de vous voir dans un tel état, ils ont toujours cette retenue qui atténue le drame. "The great British reserve". Ray connaît ma passion pour le feu, il était logique que ça m'arrive un jour. Sur le chemin de ma maison, je m'arrête chez le pharmacien pour prendre des antidouleurs. La tête des gens. Avant de partir de l'hôpital, on m'a donné le calendrier des soins. Je dois venir tous les jours pendant au moins 15 jours pour changer les pansements. C'est la mi-août, mon été est déjà foutu.

Arrivé chez moi, je suis enfin seul, ce que j'attendais depuis plusieurs heures. Allongé sur mon lit, je tremble toujours. Un incendie, c'est traumatisant. Des visions de flammes ne cessent de resurgir devant moi, le regard des gens, les arbustes en feu, c'est un cauchemar. Je prends un Lexomil et un joint, ça aide mais pas vraiment. Impossible de dire ça à ma mère qui vit à 20kms, ça serait invivable. Je n'arrête pas de penser aux répercussions légales et pratiques. Une amende? Une plainte? Un problème d'assurances? Je reste deux heures à regarder le plafond de la chambre. Comme il est presque 21h et que je suis épuisé, je décide me coucher et d'attendre le lendemain.

La nuit est bien sûr riche de cauchemars pyrotechniques. Au matin je suis toujours aussi mal. Je ne peux pas me doucher à cause des pansements et de toute manière ce serait trop douloureux. Je me concentre sur mon premier rendez-vous à l'hôpital. Je rencontre l'infirmière qui va s'occuper de moi pendant les 20 jours suivants. C'est une dame de 55 ans à peu près, typique normande, gentille mais un poil autoritaire. Et c'est là, en enlevant les bandages, que je comprends l'étendue des brûlures. Pendant la nuit, les plaies ont boursouflé, d'ailleurs elles n'arrêteront pas de se métamorphoser pendant tous les soins. Elle m'explique comment ça va se passer et moi je lui parle de mes inquiétudes psychologiques, la honte, la culpabilité, l'incertitude médicale qui s'ajoute aux autres fragilités sociales, le RSA toussa. Ce premier RDV durera plus de 2 heures. Je rentre chez moi hébété, alors que l'été cogne de plus belle. Je ne supporte pas une seconde le soleil, c'est comme un rappel direct, physique, du feu de la veille. Seul mon lit est un réconfort, je suis allongé sur le dos, le moindre drap me fait mal, je comprends que je suis complètement immobilisé pour 15 jours au moins. Impossible de faire quoi que ce soit dehors donc pas d'arrosage même si les plantes crèvent. Je finis par me dire que cette immobilisation pourrait au moins servir à quelque chose : écrire. Après tout, je dois commencer un livre sur le porno dont j'ai signé le contrat quelques mois auparavant. Je me dis que si j'arrive à écrire pendant 15 jours non stop, quelque chose de positif sortira de tout ça. Et je me mets au travail. Il y a un truc formidable dans l'écriture, c'est qu'on peut le faire partout. Au bout de trois jours, j'ai toujours des visions de feu et je sais que je devrais consulter un psy. Mais avant, j'arrive à me convaincre que si j'arrive à bien écrire, je pourrai ainsi évaluer ma résistance. Si je parviens à produire 2 articles drôles, pour Slate ou pour Brain, à un moment où mes idées sont suicidaires, alors je pourrai me considérer comme en bonne voie.

Et j'écris bien. L'immobilisation stimule l'écriture. J'écris d'un trait, je vois que j'avance. Tous les jours, je vais en ville pour changer les pansements et nettoyer les plaies et ça devient de plus en plus douloureux. Il faut enlever toutes les peaux mortes. Chaque jour je parle un peu plus à l'infirmière qui va être la seule personne qui va répondre à mes inquiétudes et qui va m'accompagner presque comme une psy. Elle me raconte son expérience avec des patients brûlés lors d'écobuages ou d'accidents domestiques. Elle aussi me dit que ça aurait pu être plus grave. La relation se développe, je voudrais parler du feu avec mes frères mais je suis toujours dans un état d'esprit stoïque, attendant le verdict de la gendarmerie.
Au bout d'un mois, le gendarme m'appelle pour me dire que l'affaire est sans suite, je dois simplement venir signer la déposition et m'engager à ne plus faire de feu. Les rares amis à qui je raconte cette histoire me disent que c'est un acte évident de surpuissance. Je prenais un risque mais je comptais sur mon expérience du feu pour me sortir d'un geste idiot. Sur le bord de la route, les grands arbres n'ont pas été attaqués mais tout le reste est en cendres, on dirait qu'un dragon de GoT est passé par là. Bon, d'un autre côté, ça n'a jamais été aussi clean. Plus de ronces, plus de broussailles, le versant abrupt de la forêt est dégagé.

L'été 2016 est aussi celui du Burkini, de la politique toujours plus révoltante. J'ai l'impression que chaque tweet pourrait me faire exploser, basculer dans la perte de contrôle. Tout me révolte. Deux amis proches m'ont quitté, ça me mine. Mon principal sexfriend prend ses distances, il est lassé. Il a le droit mais je suis encore plus seul. Peu de visites chez moi. Je sais que 2016 est une année creuse, je n'ai pas d'actualité comme on dit, pas de livre qui sort et personne ne peut encore entrevoir le succès de "120 BPM".  Je baisse la tête, la campagne présidentielle se rapproche et amplifie mon dégoût de la société. Je déteste de plus en plus les gens riches, ça devient physique. Le feu m'a fait comprendre qu'à ce stade de ma colère, il vaut mieux me taire. Trop de surpuissance? Je vais être plus humble et me retrancher dans l'écriture et la préparation de mon déménagement. Je dessine mon prochain jardin qui sera sûrement le plus beau de ma vie, le résultat d'années d'expériences. Dès le début de l'automne, je remplis mon pick-up de plantes de mon jardin vers leur prochaine maison où elles seront plus heureuses avec plus de place et plus de lumière. L'automne, l'hiver, le printemps, je ne fais que ça tout en écrivant. Tout mon surplus de colère est absorbé par l'attention que je donne à ces plantes qui sont presque mes enfants et qui comptent plus pour moi que mes meubles ou mes disques.

Au mois de février, mon 59ème anniversaire me fait basculer vers les soixantenaires. "Nothing fucks you harder than time". Je me considère comme un exemple de ce qui arrive aux gays âgés que le reste de la communauté regarde sans rien faire. Facebook me fatigue, Twitter me permet de péter un câble de temps en temps, Tumblr est le reflet de mon "moi invisible". Soudain Cannes arrive et tout bascule. Mon premier livre "Act Up, une histoire" ressort. En le relisant, je découvre que c'est toujours un bon livre. J'écris une nouvelle préface où je témoigne de ma fragilité. Quand j'ai fini ce livre, en 1999, nous étions en pleine bulle Internet. Je gagnais bien ma vie. Je ne croyais pas encore à la précarité du XXème siècle, ce qui explique certains avis prétentieux de ma part qui me dérangent désormais. Ce feu qui m'a marqué l'été dernier m'a servi de leçon. Je m'en suis sorti seul mais je n'aurais pas pu le faire sans cette infirmière qui s'est occupée de moi. Deux mois après la fin des soins, je lui ai apporté un grand sac de noix de mon jardin. C'est ce qu'on fait à la campagne : donner ce que l'on a. Et j'ai beaucoup à donner encore.




vendredi 21 juillet 2017

Comment faire un blockbuster LGBT


Je traîne depuis plus d'un an une idée de scénario que je n'ai pas eu le courage d'évoquer, sûrement parce que le cinéma n'est pas mon domaine et parce que cette dernière année a été difficile. Et puis le succès à venir de "120BPM" m'a chamboulé et je me dis qu'il n'y a pas de raison de ne pas envoyer une autre bouteille à la mer. Alors voilà, mon idée est qu'il est temps qu'un film à grand public fasse avancer le sujet de la vieillesse LGBT, celle de notre fin de vie, pour les personnes séropositives ou non. Il s'agit d'imaginer toutes les variantes de structures qui pourraient nous offrir un toit afin de passer les dernières années de nos vies.

Historiquement, même si je n'ai jamais aimé les films type "Gazon Maudit" ou "Pédale Douce", ces gros succès populaires ont servi de jalon culturel et leurs histoires une entériné un progrès politique, c'est souvent ainsi que l'évolution des mœurs s'impose auprès du plus grand nombre. Cela fait longtemps que je pense que notre pays n'anticipe pas l'arrivée des LGBT à la retraite et je suis convaincu que cela peut être aussi une source de créations d'emplois et de services. On me demande souvent pourquoi il y aurait une spécificité gay dans les structures d'accueil. Ces dernières ne sont pas adaptées à la vie qu'ont mené les baby boomers de notre communauté, leur combat pour la liberté, leur passé de constructeurs. L'universalisme français écarte toutes les initiatives étrangères où les maisons de retraite LGBT-friendly se multiplient et parfois existent depuis des années tout en montrant une expérimentation pilote pleine de connaissances, exactement comme le sida a inventé et disséminé des procédures sur la fin de vie et l'accompagnement du malade. Pour plus d'arguments, il suffit de lire tout ce que publie Francis Carrier sur la page Facebook de l'association GreyPride.

L'idée de ce film, c'est de faire un blockbuster et de renverser la méfiance que nous inspire ces films avec des acteurs français connus qui nous énervent car ils tournent autour des sujets LGBT sans avoir le courage de se lancer. Avec ce film, enfin, ils feraient leur coming-out et il se ferait simplement pendant les interviews de promotion, du genre "Ben oui quoi! Ca se voyait pas?". Et croyez-moi, ces acteurs et actrices sont nombreux dans le cinéma français où la majorité se cache encore dans une prétendue bisexualité. C'est la base de la légitimité du projet. Pour ces stars du cinéma français, ce film serait une sortie honorable à des années de silence ou de mensonge et la récompense serait un succès salué non seulement par la critique mais aussi par l'underground militant. Le but est de faire une comédie digne de "La cage aux folles", mais version 2017, c'est-à-dire avec toute la connaissance apportée par les personnes trans par exemple. L'histoire raconterait la vie d'une petite maison de campagne ou de banlieue ou une poignée d'hommes et de femmes vivraient ensemble. Pour régler tout de suite la question financière, disons que cette maison appartiendrait à un membre de cette commune, quelqu'un qui aurait les moyens d'inviter ses ami(e)s et d'adapter sa maison aux besoins thérapeutiques. Cette personne (homme ou femme) pourrait être médecin et aurait choisi d'investir l'argent économisé pendant toute une vie dans une structure innovante, mais simple. Ce n'est pas une maison de riches, c'est juste un geste de grande générosité, comme un ami millionnaire des années 90 qui m'avait dit :"Didier, ne t'inquiète pas pour tes vieux jours, je m'en occuperai". Et même si cela ne s'est pas fait, j'ai toujours trouvé cette promesse incroyablement attentionnée. Ça existe des gens comme ça et peut-être que ce film leur donnerait des idées.

Rappelons que c'est du cinéma, une comédie en plus et qu'elle est nourrie par des personnages complément cliché dans leur genre, même si les dialogues feraient toute la différence entre un film de beaufs à la française et un succès potentiellement international. Dans cette maison, chacun serait spécialisé dans une tâche qui contribuerait au bonheur commun. Un peu comme les communautés dans lesquelles nous avons vécu à la fin des années 70. Il y aurait un jardinier qui s'occuperait du potager et du verger, les conserves et la cuisine étant partagées par tout le monde. Il y aurait une folle qui ferait rire tout le monde tout en faisant le ménage et animant la maison. Il y aurait une lesbienne (par exemple la doctoresse) qui aurait l'autorité pour tenir cette bande de freaks mais qui connaîtrait aussi tous leurs secrets (un peu comme Madame Madrigal dans "Les chroniques de San Francisco"). Il y aurait une personne trans qui se moquerait des méconnaissances du groupe sur le sujet tout en étant, en fait, la gardienne de la mémoire culturelle de la maison. Il y avait un vieux bear qui réparerait tout ce que les autres cassent tout le temps, un geek qui serait au courant des branchements Internet et qui conduirait le van qui conduirait tout le monde quand ils iraient faire des courses ou des promenades. Comme chaque film nécessite un drame, un de ces personnages perdrait la vie, mais pas forcement de vieillesse ou de maladie, ça pourrait être un truc complètement idiot ou même risible comme une chute dans l'escalier, ce qui entraînerait une séquence d'enterrement assez drôle et émouvante et qui permettrait de faire entrer dans cette commune une nouvelle personne à la fin du film, comme un renouveau, par exemple une lesbienne bisexuelle.

L'idée est vraiment de faire une comédie pour dédramatiser la vieillesse, la montrer dans des conditions optimales (ça existe même si certains diront que c'est une version enjolivée de la réalité). Le comique proviendrait des situations incontrôlables de cette cohabitation et puis chaque personnage aurait ses propres limites, soit un problème de santé physique ou psychique, un bagage de la vie antérieure lourd à porter. Ces gens n'arrêteraient pas de se faire la gueule et de se réconcilier, chaque nouvelle récolte de cerises provenant du jardin étant une source de satisfaction ou de diarrhées collectives. On verrait les personnages évoquer leur passé et leurs radotages, avec des confidences qui émaillent le temps. Certains auraient aussi des relations amoureuses, provenant des applications de drague ou du hasard, ce qui fait que cette maison ne serait pas un milieu clos, elle serait visitée par d'autres personnages secondaires tout aussi loufoques ou tout simplement gentils  comme dans "Torch Song Trilogy". Il y aurait même des gosses qui viendraient d'une école voisine pour visiter les vieux, ce qui entraînerait des situations tendres ou cocasses. La personne trans aurait forcement une relation pour qu'on ne puisse pas dire qu'elle est rejetée par la société. La lesbienne docteur aurait aussi une amie de longue date comme dans "Les invisibles". Les sujets politiques actuels comme la PMA et le mariage pour tous seraient abordés devant la télé afin de nourrir les moqueries en direction des cathos tradis et de Sens Commun. Le sujet de la mémoire serait aussi abordé comme les archives LGBT et tout le film traiterait, sans forcement le dire, de la transmission de la culture gay. Certains soirs, des films classiques seraient regardés ensemble dans le salon, comme "Women" de George Cukor. Les saisons passeraient, symbole du temps qui s'accélère et du plaisir de vivre encore.

Il y a quelques années, Jimmy Somerville m'a fait rire quand il imaginait sa propre vieillesse. Il me disait qu'il ferait la tournée des maisons de vieillesse LGBT et qu'il finirait pas chanter "Tell Me Why" avec une voix complètement enrayée, sur un petit plot dans la salle commune, avec juste un méchant projecteur et une mini boule disco à miroirs. Il pourrait même y avoir un escalier automatique menant au premier étage qui serait détourné pour un spectacle de travelos. Ce film serait exactement comme ça, montrant des situations risibles où les personnages s'en sortiraient par un sens inné de l'autodérision, une répartie chaotique et quand même, beaucoup d'humilité face à la vieillesse. On parlerait beaucoup de cul, ça pourrait même être très vulgaire. Chaque chambre serait décorée par son habitant et il y aurait certaines fautes de goût impardonnables. Certains matins, tout le monde serait mal luné et toutes les portes de la maison claqueraient. Il faudrait sentir que les acteurs sa lâchent et prennent plaisir à décrire leur propre vieillesse dans une parodie du cinéma français. En été, il y aurait une piscine gonflable dans le jardin et le bear y barboterait avec tous les jouets gonflables sortis du garage. Lors de la nuit des étoiles, tout le monde se disputerait car certains y voient beaucoup moins que les autres. Noël serait une occasion de montrer des cadeaux très pathétiques. Il y aurait des évocations de soins particuliers car la doctoresse aurait installé une infirmerie avec tous les soins d'urgence et les instruments d'exercice physique comme des vélos d'appartement. D'autres auraient une santé de fer comme le jardinier qui est pourtant séropositif depuis trente ans. Il faudrait sentir que ce groupe de personnes se connaît depuis longtemps, ils ont une histoire commune, même si c'est un attelage humain incohérent, mixte. Cette folie amicale serait accentuée par le jeu de grands comédiens que l'on aime détester comme Michel Blanc, Pierre Palmade ou Muriel Robin. En plus des personnages principaux, il faudrait ajouter 4 ou 5 mégastars du cinéma français qui y feraient des apparitions, du genre Christian Clavier ou Etienne Daho et voilà! un film qui ferait aimer un sujet que personne n'ose toucher. Enfin, il est évident et indiscutable que la mixité ethnique est aussi respectée. Il y a forcement au moins un acteur ou une actrice parmi les 5 principaux qui est racisé, et les questions du racisme à l'intérieur de la communauté LGBT seraient abordées avec vengeance.

En général, ce type de cinéma français ne m'intéresse absolument pas. Pire, il me dégoûte. Mais à force de tourner cette idée dans ma tête, la chose me paraît crédible même si les situations du film paraissent au premier abord prévisibles. Et le film de Robin Campillo, s'il s'adresse en particulier aux jeunes, possède un effet miroir évident puisqu'il s'adresse aussi aux vieux qui étaient les jeunes d'Act Up. S'il y a quelque chose que je respecte au plus haut point dans "120BPM", c'est le choix des acteurs, souvent des homosexuels amateurs. Même si j'en viens aujourd'hui à penser que les gays sont très bien joués par des hétéros, dans ce film il y aurait un statement politique : les gays y sont joués par des gays, les lesbiennes aussi. On y retrouve un aspect du fonctionnement de Spike Lee. Dans cette idée de blockbuster pour troisième âge LGBT, il y a aussi cette cohérence avec des acteurs et actrices dont l'homosexualité ne fait plus de doute et qui renforce une autre idée qui m'est chère, celle du coming-out, de la liberté que cela procure. Ces gays retraités n'ont plus rien à cacher, la vieillesse les rend encore plus transparents. Considérés comme écartés de la société, ils deviennent des héros de l'affirmation et du soulagement identitaire. Ils ont travaillé toute leur vie, professionnellement et psychologiquement pour arriver à ce droit fondamental : vivre la vieillesse sans se cacher, activement, sous la protection d'un toit commun.
Vous pensez que ça pourrait marcher?

Moi oui.

dimanche 1 mai 2016

9000 jours


Un ami m'a récemment dit qu'il n'avait plus le courage de mes indignations tant il était désabusé (ce qui n'est pas vrai, il se met heureusement toujours en colère sur FB) et sans lui répondre, j'ai fini par me dire, en secret, que c'était sûrement parce que je suis séropo. Ce mois d'avril marque le trentième anniversaire du test de dépistage qui m'a fait basculer de l'autre côté des choses. J'avais 28 ans, c'était au centre Fournier et je ne vais pas le raconter une fois de plus, ce fut un non événement. Je ne suis pas rentré chez moi en pleurant, je l'ai dit à mon premier vrai boyfriend de l'époque, Hervé Gauchet, qui est allé faire son test et qui était positif lui aussi, je l'ai assez vite dit à mes frères et ensuite je suis devenu un militant, c'est tout.

J'ai déjà décrit cette séropositivité au moment du dixième anniversaire, puis le vingtième, et le trentième me laisse perplexe, entre désintérêt et l'étonnant calcul qui me rappelle que 30 ans, c'est déjà une vie, dans le sens où je suis devenu séropo avant la naissance de certains de mes amis ou sexfriends.  Comme toujours, je me sens obligé de rappeler que je n'aurais jamais pensé vivre si longtemps. C'est la principale raison de mon incapacité à investir financièrement dans ma survie, je n'ai rien préparé, je ne suis pas propriétaire, je ne possède rien. J'aurais pu, je ne l'ai pas fait, ce qui d'ailleurs nourrit chez moi un dégoût physique des gens riches en général. Ma survie incertaine m'a précarisé dès le début en me motivant surtout à faire quelque chose de ma vie. Ensuite j'ai du me protéger contre le complexe de survivant quand les autres tombaient malades et pas moi, quand ils mourraient et pas moi. Progressivement je suis devenu très insensible à la disparition des autres. Je m'en fous totalement quand une célébrité meurt, je suis devenu la carapace que je me suis construite. Je pense d'ailleurs que la vie serait plus simple et plus dynamique si les gens qui nous gouvernent mourraient plus tôt.

Sur Facebook ou ailleurs, on voit pas mal de gays dont le trentième anniversaire du sida leur tombe dessus, ce n'est même plus original. Il y en a plein qui sont séropos depuis 35 ans. On a tous les mêmes visages. On sait tous que cette crise épidémiologique est la plus incroyable des temps modernes, ce qu'elle a inventé, ce qu'elle a modifié dans la science et la sexualité. Elle n'est pas terminée car le nombre de personnes affectées qui attendent un traitement dépasse toujours le nombre de personnes qui contrôlent leur maladie. Mais la victoire est réelle, indiscutable. Nous avons vraiment fait quelque chose de nos vies. Pour nous et les autres.

Maintenant, nous sommes dans une autre période, celle des merveilleuses infirmières que l'on a vues depuis le premier jour et qui quittent l'hôpital car c'est le temps de leur retraite. Notre sang est passé par elles, pendant des mois et des années de bilans médicaux. Nous-mêmes, dans quelques années, ce sera notre retraite. En vieillissant, on se cale sur ceux qui ne sont pas séropositifs, par amour de leur santé. On se retient de parler de ce que l'on a vécu. Souvent, je me dis que finalement, on ne vous a pas trop fait chier avec notre condition. On vous a préservé. On ne vous a pas raconté le pire de cette catastrophe, la majeure partie d'entre nous a utilisé des aphorismes qui sont devenus des clichés. Le pire du sida n'a pas été raconté. Les livres et les documentaires avaient trop peur d'effrayer un mouvement de solidarité que nous étions parvenus à créer. Et puis, il y avait toujours cette humble idée selon laquelle il y avait pire que nous, des maladies encore plus graves avec encore moins de traitement. Des accidents de la route vraiment plus destructeurs. Des victimes de guerre, d'attentats et de famine qui nous faisaient passer pour des privilégiés de la souffrance. Donc on ne vous a pas trop emmerdé finalement, même si certains ont trouvé le moyen de tirer à eux la couverture du dolorisme et se faire du fric au passage.

Aujourd'hui ce qui me met en colère, c'est de prendre cette dizaine de pilules tous les soirs. J'ai écrit plein de fois sur ça mais tous les soirs, tous les soirs, tous les soirs, cette répétition depuis 1991 me rend dingue intérieurement. Au fil des années, j'ai traversé toutes les circonvolutions de la colère face à cette obligation. Je suis épuisé par cette compliance et je sais très bien que cela ne sert à rien, c'est ma prison à moi, celle que personne ne peut voir ni comprendre. Elle me suit partout où je vais. Au pire, je me permets de sauter une prise tous les dix jours, comme ça, comme une friandise ou un soupir, juste pour ne pas devenir fou. Je sais très bien que c'est pas grand chose à côté des diabétiques mais je pourrais devenir insomniaque uniquement pour le plaisir de les prendre le plus tard possible dans la nuit. J'en suis arrivé à un tel degré de haine que je prépare ces cachets à part, comme si je les cachais de mes invités alors que je sais qu'ils s'en fichent, alors qu'avant je le faisais presque sciemment devant eux pour les endurcir, pour les éduquer aussi. Désormais, c'est comme si je voulais les préserver de ce cliché de moi-même.

Être séropo vous change irrémédiablement mais ces pilules, ce sont vraiment les sorcières que l'on devrait montrer à tous ceux qui pensent que c'est pas trop grave de devenir séropo en 2016.  Ma vie, c'est un plan fixe de 365 jours multipliés par 25 années donc 9125 prises de médocs ce qui, en plus, ne reflète pas du tout l'épuisante répétition du geste. Je ne sais même pas ce que ça veut dire 9000 jours, ça paraît très abstrait et très peu. Le pire, c'est que je suis reconnaissant. Ces pilules, même les plus toxiques, m'ont permis de vivre. Ma confiance dans la médecine est élevée. Les femmes et les hommes qui se sont occupés de ma santé, de ma peau, de mes dents, de ma vue, de mon cœur, de mes os et de mes entrailles, je leur dois mon équilibre mental. Mais trente ans, je n'aurais jamais pensé, je n'ai jamais voulu vieillir autant, ce n'était pas dans mon agenda. Je ne voulais pas mourir, mais je ne voulais pas vivre si longtemps pour autant.

Pendant ces trente années, nous sommes parvenus à vaincre cette maladie. Mais pendant ce temps, d'autres drames n'ont pas été résolus et se sont aggravés. La Palestine, la France et l'Algérie, le racisme. Un virus destructeur a été plus facilement vaincu que les conséquences du colonialisme. L'écologie est un cauchemar. La guerre qui nourrit les attentats. La faim et le manque d'eau. Le besoin hérétique des riches qui veulent toujours plus. Un autre ami qui est venu il y a deux jours me disait ce que je pense souvent, que pour les gays tout doit être happy happy happy. Même s'ils sont d'accord avec vous, ils vous détestent pour ce rappel de ce que nous sommes, de ce que nous avons traversé. Ils vous quittent un jour, par texto, sans expliquer pourquoi ils ne veulent plus jamais vous revoir. Et il faut se taire, ne pas se mettre en colère, accepter qu'on leur fait peur parce que, souvent, on est séropo et pas eux. Très récemment, deux anciens du militantisme gay sont morts, Jean le Bitoux et René-Paul Leraton. Les uns après les autres, nous mourrons alors que nous sommes des puits de connaissance, nous avons des milliers d'histoires à raconter et personne ne nous demande quoi que ce soit. Les archives de Têtu ont disparu, exactement comme les archives du Gai Pied. Les responsables de ces publications ont répété les mêmes erreurs, les mêmes crimes historiques parce que les jeunes ne veulent pas savoir et les vieux ont honte de leur passé. Dans un monde normal, nous devrions traverser le pays comme des raconteurs, vivre économiquement et socialement de ce souvenir, être accueillis by the old gods and the new. Ce gouvernement actuel nous a écarté comme toutes les archives non rassemblées où les morts vivent encore. Ce souvenir est délaissé au plus haut niveau car c'est une question politique évidente, exactement comme il fut compliqué de créer des archives juives ou comme on refuse toujours de créer des archives musulmanes. Ce qu'il reste, ce sont ces pilules que l'on cache et dont on ne parle pas. 
Et Sidaction est parvenu à restreindre le sida à sa plus simple expression : "C'est compliqué".

Ouais merci, on savait.


dimanche 21 février 2016

Officiellement vieux

J'ai vu passer des articles ou des hashtags avec des jeunes qui se disaient officiellement vieux à partir de 25 ans et je comprends la logique, c'est l'âge où, normalement, on se sent obligé de plonger dans le monde adulte, même si on en n'a pas très envie. Il existe aujourd'hui une nouvelle dilution de l'idée de vieillesse avec, chez les gays notamment, une définition du daddy qui commence dès 35 ans. À partir de cet âge, on est dans la catégorie des breeders, mariage gay ou pas. Il y a quelques années encore, la définition de daddy s'appliquait surtout à des hommes de 40 ans ou plus. Entre ceux qui ne veulent surtout pas vieillir et ceux qui sont dragués précisément pour leur âge (les DILF et les MILF), on est tous des adulescents, même quand on s'approche de la retraite. C'est pas très drôle et comme personne en parle ouvertement, je vais faire comme d'habitude : raconter.


Aujourd'hui j'ai 58 ans et ce n'est plus la peine de me voir comme un daddy, je suis officiellement un vieux. On peut se mentir jusqu'à 57 ans, c'est un joli chiffre, mais à 58 ans, on a pratiquement 60 ans et on bascule dans une période de la vie qui n'excite personne, à part quelques gérontophiles  - et on leur dit super merci quand on a la chance d'en rencontrer. La seule chose positive de la soixantaine c'est la retraite mais c'est encore trop tôt et puis je n'ai jamais fait confiance à la société pour subvenir à mes besoins. Pire, quand on a été séropositif la majeure partie de sa vie, atteindre cet âge est  miraculeux mais on est en plein complexe du survivant.

Encore une fois, je me trouve quelques années en avance sur la plupart de mes amis. La majorité d'entre eux viennent d'atteindre la cinquantaine ou ils s'en approchent (les autres sont presque tous morts) et ils sont inquiets de ne plus être dragués nulle part, ils sont invisibles dans les bars ou dans la rue, personne ne se retourne sur eux. Leur libido a changé, la solitude est réelle, le corps commence à montrer ses limites. On parle souvent de la crise de la quarantaine, qui est déjà la première vraie confrontation philosophique de l'existence (est-ce que j'ai encore de la morale, suis-je un pourri de la société, combien de personnes ai-je trahi pour en arriver là?) mais la cinquantaine c'est vraiment plus cruel. On espère encore mais toute la vie vous ramène en arrière, et le pire c'est qu'il ne faut surtout pas donner l'impression d'être nostalgique ou aigri. Sentimentalement, on admet que certains rêves ne se réaliseront pas avant la mort. Parmi ces rêves, il y a les plus beaux.

Le seul groupe militant LGBT que je regarde ces jours-ci, c'est celui de GreyPride. Pour la première fois en France, on commence enfin à se poser les questions importantes sur l'exclusion des seniors et la récente disparition de Thérèse Clerc  a encore mis l'accent sur ces vieux militants et vieilles activistes qui ont contribué à améliorer la société d'aujourd'hui. Quand on a vu Les Invisibles, on reste émerveillé par l'acuité de ces personnes qui ont changé le monde tout en s'amusant. Mais au sein de la société ou de la communauté LGBT, il n'y a rien de prévu, en France encore moins qu'ailleurs. C'est un autre combat nécessaire qui est l'illustration d'une communauté que l'on ne veut pas voir vieillir. Les gays font comme si ça n'existait pas, le reste de la société nous regarde avec vengeance et ironie. C'est comme la fable de La Fontaine : ah ouais, c'est sûr, vous les homos, vous savez faire la fête mais ça rigole moins quand on est à la retraite hein?

Dans mon cas, je suis parvenu à traverser la dernière décennie en me retranchant à la campagne parce que c'est beaucoup plus facile d'y vivre sans être confronté tous les jours à la compétition amoureuse et sociétale de la ville. Je l'ai déjà écrit dans ce livre, personne ne vous regarde vieillir à la campagne, et même si on est seul, il y a énormément de choses dans la nature qui vous disent, au contraire, que vous êtes à la bonne place. Je ne pourrais absolument pas vivre à Paris ou dans n'importe quelle grande ville et je n'envie pas particulièrement certains de mes amis et amies qui continuent de faire la fête à Berlin ou qui voyagent à travers le monde pour aller voir tel ou tel musée ou une plage qui est la plus belle. Je suis réellement dans la décroissance, c'est ma seule réponse face à la sauvagerie de la société actuelle qui prend une tournure politique qui nous écœure un peu plus chaque jour, il suffit de regarder ce qui est posté quotidiennement sur FB ou Twitter. Comme moi, les gens sont furieux de voir ce qui se passe, le cynisme est arrivé à un niveau sans précédent et je vous assure qu'on a vu des choses atroces pendant les décennies précédentes.

L'année prochaine, je prévois de quitter la maison que je loue depuis 14 ans et qui m'a abritée contre toutes les tempêtes. Mon jardin est arrivé à maturité, il n'y a pas grand-chose que je pourrais changer et je fonctionne souvent par cycle de 15 ans. Je suis resté à 15 ans à Act Up, 13 ans à Libé et à Têtu, je commence à voir le pattern. En vieillissant, cette maison est devenue trop grande, je reçois beaucoup moins d'invités, je n'ai plus besoin de 3 chambres. Vieillir, c'est aussi réaliser que l'on a besoin de moins de place, j'étais effrayé par mon père qui voulait quitter sa ferme pour un pavillon et finalement je vais finir par faire la même chose. Je veux m'enterrer, littéralement, dans un coin encore plus paumé de la campagne et ça m'excite plus de brûler des ronces que sortir en boite. Ça devient lassant d'expliquer qu'à 58 ans, vous êtes définitivement le mec le plus vieux dans le club ou la rave, que vous voyez dans le regard des kids quelque chose qui touche à l'effroi. J'ai déjà connu ça avec la maigreur du sida, je n'ai pas envie de le revoir sous MD, non merci. J'aurais rêvé être une sorte de Douglas Coupland, John Waters ou Gus Van Sant de la communauté gay, entouré de kids artistes ou juste de jolis branleurs mais ma carrière est très loin d'avoir atteint ce sommet, il faut dire que c'est plus difficile quand on a passé sa vie à lancer des alertes que les autres ne voulaient pas entendre.

Le seul truc qui me fait chier, et je crois que 58 ans est le bon moment pour l'annoncer, c'est que je ne crois plus au rêve de l'amour. Dans tous mes livres ou mes chroniques, j'ai décrit ce que je voulais, encore et encore, j'envoyais toujours le même message. J'ai attendu, j'ai cherché, j'ai espéré. Je voulais voir chez moi un kid qui comprendrait la nature. Mais ce n'est jamais arrivé. En fait, je suis aussi venu à la campagne pour ça : faire un nid qui intéresserait quelqu'un. Le jardin, c'était aussi pour cet homme. La terrasse, c'était pour les amis mais aussi pour l'amour. La rivière en bas, c'était pour l'été mais aussi pour le sexe. Et au bout de toutes ces années ici, j'ai fini par comprendre que ça n'intéressait pas mes mecs. Plus que ça : ils trouvaient ça joli, mais ils ne sortaient pas de la maison. Bon, il se trouve que je tombe toujours amoureux de mecs de moins de 30 ans et donc on pourrait mettre ça sur un décalage générationnel. Pourtant, je sais, au plus profond de mon être, que ça existe, des jeunes gays qui ont envie de regarder un artichaut qui fleurit, avec plein d'abeilles et de papillons et d'autres bêtes dessus, qui ont envie de couper du bois ou désherber un potager, faire de jolis bouquets ou passer des heures à regarder les étoiles. Je ne peux même pas dire que je suis tombé sur des mauvais numéros, j'ai réellement aimé ces jeunes, je les aime toujours et on est restés bons amis. Mais mon rêve était de trouver quelqu'un qui serait content de venir passer ses week-ends ici, ou le temps qu'il voudrait, se changer l'air de la ville, apprendre les légumes, ramasser les fruits, rentrer le bois, mettre ses mains dans la terre, travailler à deux.

Le premier passait son week-end ou ses vacances avec l'ordi sur les genoux. Il fallait que je le supplie de sortir de la maison pour aller au soleil. D'ailleurs il ne sortait pas s'allonger si je ne mettais pas une jolie couverture sur la pelouse. Il avait peur des bêtes. Il ne se baignait pas à la rivière, et pourtant elle est propre et peu profonde. Le second était plus curieux et il aurait pu apprendre davantage sur le jardin mais il m'a plaqué au bout de 6 mois. Pas le temps de faire quoi que ce soit. Super. Le troisième avait, lui aussi, son ordi sur les genoux. Mais toute la journée. Non stop. Il ne supportait pas le soleil. Quand on allait à la rivière, lui aussi ne se baignait pas. Il passait l'après-midi sur le rocher à lire. Sans parler. Là j'ai vraiment commencé à me dire qu'il y avait un sérieux problème avec la nouvelle génération et son rapport à la nature, surtout quand on voit leurs délires poétiques sur Tumblr avec des paysages de montagne et des mecs barbus stratégiquement posés dans le cadre, des cabanes au fond des bois, les bandes de mecs qui sautent dans les rivières, etc. Tous ces kids étaient nés en milieu périurbain et il fallait démystifier tout ce qu'ils avaient vu dans les films d'horreur sur la vie dehors. Enfin, le dernier est pareil (mais on n’est pas BF hein). Si on baise une fois dehors au soleil, c'est comme si c'était une faveur exceptionnelle, dans le genre "bon on l'a fait t'es content" et lui aussi a peur de me suivre dans la rivière. C'est vraiment pas comme si j'étais un baroudeur de la nature ou un caporal des travaux manuels! Je ne suis pas du tout à forcer les gens à aller se promener. Je les  laisse vivre comme ils veulent, avec leur putain de portable, je les invite juste à profiter du soleil et de l'air pur, sachant qu'ils le regretteront quand ils seront rentrés à Paris. Je suis né à la campagne mais j'ai passé 30 ans à Paris, faut pas oublier. Je suis le plus citadin de mes frères. Mais c'est désespérant de passer plusieurs années avec quelqu'un et de le quitter sans qu'il puisse faire la différence entre un cèdre de l'Atlas et un cèdre du Liban.

Avec l'âge, on devient très émotif. Cette fragilité de l'âge ressemble à une condition cardiaque, on n'a plus la force d'affronter les problèmes des autres. Alors que c'est précisément ce que les amis trouvaient chez moi : une attention à leurs problèmes, et les conseils qui allaient avec. J'ai aidé plein de gens dans ma vie mais là, avec ce qui se passe en France, la toxicité de ce gouvernement, je me sens submergé. Les fenêtres d'opportunité ne cessent de se refermer et elles ne s'ouvriront pas politiquement avant longtemps. C'est tellement affreux de voir ce pays se déchirer sur le racisme, moi qui rêvais de vivre avec un homme différent, prolo, noir, métis, arabe, whatever. 
J'ai 58 ans, né en 58, et encore, sous la Quatrième République. 
Talk about being old school.